Chronique 23 (2-02-03)


Le petit village était charmant. Chalets de bois aux volets rouges, entourés de prés et d'arbres verdoyants. Rires sonores des enfants. Gai murmure d'un ruisseau. Somptueuses montagnes le bordant comme un écrin.

Sortant de ma béatitude, je me dirigeais vers l'auberge où m'attendaient mon ami Georges et quelques autres villageois.
" Toi seul peut nous aider, Merlin ! "

Tous les ans le gentil ruisseau se transforme en torrent impétueux, charriant rochers et troncs d'arbres, emportant dans ses tourbillons le pont chaque fois péniblement reconstruit.

" C'est le Diable qui nous en veut ! " s'exclama un des villageois.
" Mais non, voyons. C'est seulement la fonte des neiges et la proximité des montagnes. A défaut de pouvoir faire venir des compagnons constructeurs de cathédrales, je crois bien que j'ai une idée. Mais d'abord finissons cet excellent repas. "
Des cailles au raisin menaçaient effectivement de refroidir dans mon assiette.

Le soir même, je m'arrangeais pour rencontrer le Diable, discrètement, en dehors du village.
" Bonsoir, El Diablo. "
" Merlin, tu sais que je déteste que tu m'appelles ainsi. Ca fait vraiment matador d'opérette. "
Après lui avoir expliqué la situation, et ce que j'attendais de lui, nous dûmes négocier.
" Le premier citoyen du village passant le nouveau pont sera pour moi. C'est mon dernier mot. "
" Tope-là, camarade Diable ! "
Il fulmina à cette dernière taquinerie, mais le marché était conclu. Une fois de retour à l'auberge, je m'endormis en souriant, pensant au bon tour que je m'apprêtais à lui jouer.

Très tôt le lendemain, je fus réveillé par le bruit progressif d'un attroupement. Tout le village se regroupait des deux côtés du nouveau pont. Un pont d'une seule arche enjambait la rivière, et ses pierres étaient si finement assemblées, qu'elles paraissaient ne former qu'un seul bloc.
Les villageois se pressant contre les barrières en empêchant l'accès, je me dépêchais de les rejoindre.
Prenant mon ami Georges à part, je lui expliquai les conditions d'inauguration.
Malgré sa surprise, il se précipita pour tout préparer.

Et ce fut donc une caille, les ailes attachées pour éviter son envol, faite officiellement citoyen d'honneur, qui parcourut la première le nouveau pont, tout le village cérémonieusement à quelques mètres derrière elle.

Evidemment, la nuit même, à peine de retour chez moi, j'eus la visite du Diable, fulminant comme à son habitude.
" Dis-moi, Merlin. Tu ne te serais pas un peu moqué de moi ? "
" Sois bon joueur, et ris un peu. Penses à tes artères. "
" J'espère au moins qu'ils donneront mon nom à ce fichu pont. Mais dis-moi, ça sent bon dans ta cuisine. Qu'est-ce que tu prépares ? "
" Des cailles au raisin. Tu en veux ? "

Cailles au raisin
Adaptée de diverses recettes.

Ingrédients :
2 cailles, 1 verre à liqueur de cognac, 1/2 verre de jus de raisin blanc,1 grappe de raisin muscat blanc, beurre, huile, échalotes, 15 cl de crème fraîche, sel, poivre.


Dans une cocotte, colorer les cailles assaisonnées avec beurre, huile et échalotes hachées.
Déglacer avec le cognac.
Arroser avec le jus de raisin, couvrir et laisser cuire à feu doux 10-12 mn.
Pendant ce temps colorer les grains de raisins (épépinés si vous en avez la patience) à la poêle.
Ajouter les grains de raisin dans la cocotte et laisser encore 10 mn.
Réserver au chaud. Ajouter la crème et faire prendre la liaison.
Remettre les cailles et raisins dans la sauce quelques minutes et servir avec du riz blanc.