Chronique 31 (30-03-03)


La journée avait pourtant mal commencé. Le car avait du retard et nous attendions sous la pluie fine et froide. Je profitais de ce temps mort pour rappeler à mes élèves les règles de camaraderie qui devaient s'appliquer aussi à leurs concurrents. Dans mon esprit cela devait aussi contribuer à éviter le stress du concours. Mais je bouillais intérieurement : pourvu que cet abruti d'intendant n'ait pas oublié de réserver le car.

Enfin nous pûmes nous engouffrer dans un véhicule poussif et brinqueballant, avec seulement 25 minutes de retard, et prendre le temps de nous sécher. Au moins les rires idiots des garçons et les gloussements des filles empêchaient les gamins de trop penser au concours. Le stress serait pour plus tard.

Le tirage au sort nous fut heureusement favorable : jouer en fin de matinée nous laissait le temps de nous organiser sans pression, et tant pis si l'attente de l'après-midi serait rude. Au moins cela ne pourrait pas influer sur notre prestation.

Mes élèves m'étonnèrent : calmes et décontractés, ils mirent en place en un rien de temps les quelques éléments du décor. Pourtant ce n'était pas évident de placer la cuisinière et la bouteille de gaz, la table et les chaises. Surtout sur un plateau bien plus vaste que celui de nos répétitions.
Ils jouèrent parfaitement, restant bien en place, le corps à l'aise et la voix bien posée.
C'était un extrait d'Antigone, mis en scène dans sa cuisine. Antigone préparant le repas, avec en fond musical une rengaine " Mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. Hohoho ! Ce serait le bonheur …. ", et son père Œdipe, puis ses sœurs et son frère arrivant les uns après les autres.
Tout cela avec les odeurs de cuisine dispersées par un ventilateur discret.

De retour dans les loges, Said vint vers moi :
" Dis M'dame ! Les rognons de veau, on va pas les jeter ? Si on les donnait aux membres du jury ? "
" Mais ce serait une tentative de corruption ! "
" Mais non, juste pour leur montrer que c'était des vrais rognons et de la vraie cuisine. Pas de la frime comme d'autres... "

Alors que je n'avais pas tout à fait donné mon accord, tout fut rapidement exécuté. Lorsqu'ils le veulent, ces jeunes savent faire preuve d'une efficacité remarquable. Assiettes, couverts, plats de service furent négociés au magasin des accessoires ; Sandrine fut missionnée pour aller chercher du pain, sans prendre le temps de changer sa courte tunique 'un peu' transparente ; Yannick réussit à découvrir quelques bouteilles de Bourgogne. Les 20 minutes qui restaient avant le retour des membres du jury dans leur bureau avaient suffi pour dresser la table.

A leur retour, avec un peu de retard, pour évaluer les concurrents de l'après-midi, nous comprîmes à leurs yeux embués, qu'ils avaient trouvé, et apprécié, les rognons.

Après la proclamation des résultats, qui vit notre petite troupe remporter 7 prix sur 10, je fus convoquée par le jury. Pendant quelques secondes, je n'en menais pas large : une remontrance pour les rognons ?
Au contraire ! Après de multiples compliments sur les qualités de ma petite troupe, des demandes d'informations sur ma façon de les faire travailler, je remarquais une légère gêne dans le discours du président, ainsi que des regards appuyés des autres membres envers lui.
" Ah oui, et puis une dernière petite chose. Tellement secondaire que j'allais oublier de l'évoquer. Vous pourriez nous communiquer la recette de ces rognons ? Afin de la joindre aux archives du concours …. "

Rognons de veau dorés au miel

Adapté d'une recette d'Elisabeth Bourgeois
" Le Mas Tourteron " route des Imberts - 84220 Gordes


2 rognons de veau
3 échalotes
50 g beurre
5 cl vinaigre de cidre
2 c. soupe miel d'acacia
3 cl madère et vin blanc
sel, poivre, gingembre frais mixé.

Parer les rognons : enlever le nerf, le gras. Les tailler en lanières.
Dans une poêle bien chaude, saisir des 2 côtés les rognons avec des échalotes hachées dans du beurre et de l'huile.
Assaisonner.
Ajouter le gingembre puis le miel.
Relever au vinaigre de cidre. Ajouter du vin blanc et finir par un trait de madère.
Réserver les rognons au chaud.
Baisser le feu.
Incorporer des petites noisettes de beurre froid.
Réduire la sauce sur feu vif, puis la passer au chinois.
Servir en nappant les rognons.

Accompagner par exemple de légumes frais revenus au beurre (carottes, navets, courgettes) avec un brin de romarin.