Chronique 6 (30-09-2001)


En ce temps-là, le pauvre Merlin était bien en peine : tout ce qu'il tentait échouait lamentablement, soufflés désespérément plats, rôtis carbonisés, légumes insuffisamment cuits, et même les simples soupes étaient insipides. Quant aux filtres et autres potions, il n'essayait même plus de les réaliser : dans le meilleur des cas, ils n'avaient plus aucune efficacité.

Il passait donc son temps à se morfondre. Les promenades en forêt ne parvenaient pas à le distraire : plus le moindre chant d'oiseaux, plus de furtives biches, plus de zéphyrs chantant dans les branches , et les fontaines riantes ne lui proposaient plus que des eaux saumâtres. On aurait pu croire que les bois s'étaient endormis.
Longuement il paressait, vautré dans son vieux fauteuil, la mine blême et les yeux tristes, en relisant quelques anciennes recettes, avec comme un sanglot de déconvenue, sachant qu'il était bien incapable de les refaire. La guitare qui parfois égayait ses soirées s'empoussiérait avec ses cordes cassées. Même la pendule s'était arrêtée et refusait de reprendre son lent mouvement de balancier.
Et c'est à la rêvasserie qu'il passait le plus clair de son temps, en balbutiant parfois quelques mots, comme on s'essaie à parler une langue nouvelle. Un ailleurs lumineux, des terres méconnues, des chansons belles et simples comme une source vive.

Un matin, pourtant, le soleil était plus radieux, l'air vif et le vent léger presque coquin. Sorti sur le pas de sa porte, Merlin entendait comme un souffle monter de la forêt, une respiration ample et sereine.
Pris d'une soudaine impulsion ('variation sur une tradition'), il s'engouffra dans sa cuisine, ouvrit la fenêtre en grand et entreprit un vaste ménage. Puis il s'affaira autour de la cuisinière, comme s'il était pressé par le temps, mais avec des gestes sûrs, une organisation méthodique, la décision vive, et quelques temps plus tard, alors qu'il était en train de procéder aux derniers rangements des ustensiles et casseroles utilisés, un adorable parfum commença à sortir du four.

Lorsque la pendule se mit à égrener les douze coups de midi, il n'eut que cette remarque : " Il fait jour… "

Après avoir mis la table (il y avait longtemps qu'il n'avait pas procédé à ce cérémonial), égayée de quelques fleurs, il s'apprêtait à s'installer pour déjeuner, lorsqu'il entendit toquer à la porte.

" Veuillez m'excuser, mais je me suis égarée…… "

Bien sûr il l'invita à partager son repas, et elle accepta d'emblée, les narines frémissantes.
Bien plus tard, au moment du départ, elle le remerciait encore en lui tenant la main.
" Merci encore mille fois. C'était délicieux, et cela me donne à moi aussi l'envie de me remettre à la cuisine. "

Merlin regardait s'éloigner Mélusine. Elle se retournait sans cesse pour lui faire des signes joyeux de la main. Les oiseaux chantaient dans les bosquets. Le soleil déclinant faisait miroiter de magnifiques variations de roux dans les bois, et le ruisseau lointain fredonnait avec entrain.

"Tiens, voici l'étoile du Berger. Mais pourquoi ai-je des frissons ? Il fait encore bon pourtant… " pensa-t-il, avec des sourires pleins la tête.


Gratin au Reblochon

1 kg de pommes de terre à chair ferme, 1 gousse d'ail, 1 reblochon fermier, 30 cl de lait, 20 cl de crème, 50 g de beurre + 30 g pour le plat, muscade, sel, poivre.

Taillez en rondelles de5 mm d'épaisseur les pommes de terre pelées. Pré cuisez environ 10 min à l'eau salée. Egouttez.
Coupez le reblochon en deux dans l'épaisseur. Retirez la croûte de l'une des moitiés. Faites-la fondre dans le lait et la crème sur feu doux, sans cesser de remuer. Ajoutez sel, poivre et muscade râpée.
Allumez le four th. 7 (210 ° C). Frottez un plat avec une gousse d'ail, beurrez-le, rangez-y les pommes de terre. Nappez avec le fromage fondu, parsemez de flocons de beurre. Couvrez d'un papier d'alu.
Cuisez au four 30 min puis baissez à th. 6 (180 ° C). Cuisez encore 30 min. Posez le demi-reblochon croûte vers le haut sur les pommes de terre. Remettez au four l5 min sans couvrir pour dorer le plat et faire fondre le fromage. Poivrez. Servez dans le plat de cuisson, comme plat de résistance avec une salade.

Recette Cuisine Actuelle. Octobre 2001